AUTRES TEXTES

 

Vestiges du travail

Festival de photographies Léo Lagrange, Espace l’Escalet
La Ciotat, 16-23 novembre 2007

Ce fragment déchiré d’un vieux dictionnaire scolaire des débuts de l’école républicaine, retrouvé dans les archives familiales, isole - par un étrange hasard – la page « veste, vestibule, vestige ». Je lis : « empreinte qu’a laissée le pied d’un homme sur le sol », d’abord, restes d’une chose détruite », ensuite.

Quand il voulait faire comprendre ce qu’était l’art, c’est-à-dire, avant de désigner les beaux-arts, la technique, le faire du travail humain, le philosophe Emmanuel Kant prenait l’exemple d’une trace découverte sur le sable d’une île déserte. Si sa forme est telle que nulle force naturelle, le vent, l’érosion, les vagues, ne peut en expliquer le dessin, alors nous savons que c’est la main d’un homme qui l’a tracée. Le travail est donc, hyperboliquement, ce par quoi l’homme inscrit la marque de son propre esprit sur les choses naturelles. C’est ce qui nous émeut quand nous découvrons la forme d’un engrenage dans une concrétion minérale, la perfection de l’outil subsistant sous les attaques de la rouille, la géométrie épurée de la machine se devinant encore sous la végétation luxuriante qui l’envahit ou la neige qui la recouvre. Traces des mains, marques de l’esprit humain, « à même le sol, traces de l’homme », il y a beaucoup de mains et de traces dans ces photographies.

Les vestiges, ce sont aussi des restes : ce qui reste d’une forme de travail bientôt disparue. Derniers gestes qui seront perdus avec la disparition des vieilles mains qui les exécutent encore. Ou restes qui subsistent quand les techniques ont été abandonnées et les bâtiments désaffectés : déchets qui jonchent le sol, détritus qui disent le quotidien d’hier, recouvert de poussière et bientôt méconnaissable, friches industrielles qui résistent en quelques pans de murs à la démolition. Nous les aimons, ces ruines - comme cette grande nef d’usinage qui vous a beaucoup inspirés – parce qu’elles ont la poésie de l’incongru, du rapprochement improbable : « le Beau est toujours bizarre », disait Baudelaire. Il y a, pour nous modernes, une poésie du pan de mur, de la théorie de robinets qui ne distribuent plus aucun fluide, de l’usine éventrée, du fauteuil de bureau voisinant avec une immense machine. La friche constitue l’ultime figure d’une rhétorique de la catastrophe, de l’écroulement, de l’obsolescence. L’accumulation des détritus est la « Vanité » des temps industriels. Elle joue, pour le photographe contemporain, le même rôle que la « vanité » ou la « peinture de ruines » dans l’histoire de la peinture. Elle rassemble les signes de la fuite du temps. Elle est notre métaphysique des ruines : elle nous donne de sens de l’éphémère des créations humaines, de la fragilité des entreprises par lesquelles l’homme croit pouvoir dominer le monde.

Mais, ces ruines sont aussi pour nous ce que nous érigeons en « monuments », c’est-à-dire ce qui nous avertit (monere, en latin) de ne pas oublier, ce qui nous enjoint de nous souvenir. Dans la trace que nous préservons sur la gélatine d’argent ou l’encre de nos impressions photographiques, il y a le refus d’oublier et l’hommage à ce qui subsiste dans notre mémoire. Le cadrage photographique recompose un passé qui se mêle au présent du réel photographique, un présent lourd de ce passé qui n’en finit pas de disparaître. Il isole un détail qui devient signe, métonymie ; il juxtapose des fragments, rassemble des éléments, qui deviennent hyperbole ou métaphore. Réminiscence ou mémoire du travail, travail de mémoire.

Je voudrais remercier les 16 photographes participant au Premier Festival de Photographies Léo Lagrange d’avoir su nous dire tout cela avec leurs clichés. D’avoir su aussi réconcilier, par leur regard, le travail et l’art, la réalité qu’ils ont vue et l’œuvre qu’ils ont crée.

Jaqueline Bilheran Gaillard, La Ciotat le 16 novembre 2007



Des messageries au DIAM

La Ciotat, 10 novembre 2007

Diagonales des grues et verticalité des mats barrant la minéralité des trois Secs, coulures des tins et éclats de couleur des composites ; les grandes nefs désertes comme des vaisseaux fantômes ; la majesté des portiques et les vestiges rouillés de techniques révolues : nous avons chacun nos raisons plastiques d’investir la beauté de ce site grandiose et d’y trouver matière à création, et ils ont eu chacun leur raison de répondre positivement à ma proposition et à celle de Marie-Pierre Fernandes et de la Compagnie du Caillou, de participer à ce projet un peu fou.

Mais nous avons tous, aussi, la même, celle du sens : rendre hommage à ce qui nous a faits, à ce dont le présent garde la trace, à ce qui était gros de l’avenir qui se construit aujourd’hui. C’était difficile : il fallait rassembler des énergies et beaucoup n’y croyaient plus ; il fallait comprendre que le site n’est pas une friche industrielle mais un lieu de travail, et que ce dont nous nous réjouissons, sa reconversion, rend en même temps difficile de l’utiliser comme espace artistique. Nous rêvions d’investir – pacifiquement -  le site, d’habiter ces nefs désertées, de réveiller les grincements, martèlements, sirènes, éclats de voix et éclairs d’arc de soudure, par nos performances et nos couleurs, de mêler les simulacres d’outils et de machines de la mimésis de l’art aux instruments réels du travail d’aujourd’hui et d’hier. Cela ne s’est pas fait, pas encore. Aujourd’hui nous sommes là, grâce à Thierry, Jean-Paul, Vincent et les autres, qui ont accepté que nous envahissions toujours un peu plus leur espace depuis quelques semaines, en face des Chantiers, devant, mais avec un projet déjà abouti et 17 plasticiens qui présentent des œuvres superbes. Demain, dans deux ans peut-être, ce sera dedans, dans cet atelier de ventilation ferrage que nous avons entrevu et dans lequel nous imaginons déjà nos futures réalisations.

Mais, il y a eu quand même l’émotion, les bouffées d’enfance qui remontent et les sanglots qui nouent la gorge, souvenirs des récits de ceux qui ne sont plus là, et des silences, surtout, de ceux qui parlaient peu, l’envie de comprendre et de recueillir des mots, des témoignages. Il y a eu l’imaginaire du travail, de la sueur, du malheur et des larmes, mais aussi de l’orgueil, de la fierté, de l’espoir.

Je ne peux vous présenter individuellement les 17 artistes dont vous allez voir les œuvres, réparties sur les trois niveaux, ce serait trop long. Je vous invite à lire les mots qu’ils m’ont confiés pour présenter le sens de leur travail. Ils sont là, pour la plupart, vous pouvez parler avec eux. Il y a les artistes dont le travail a rencontré depuis longtemps la fascination pour ce site grandiose, ceux qui s’y sont jetés récemment et ceux qui se sont faits artistes par la force du projet. Il y a les anciens travailleurs des Chantiers devenus depuis longtemps artistes et ceux qui ont photographié passionnément et avec fierté ces navires qu’ils étaient en train de construire et qui découvrent aujourd’hui, dans le regard des autres, la puissance de leurs clichés. Il y a les deux traceurs, le charpentier fer, le meuleur. Il y a le fils du soudeur et le neveu du fondeur. Il y a ceux dont l’enfance a été bercée du vacarme du chantier et de la vie de la cité, et ceux qui, en passant par La Ciotat, ont déposé leur bagage, au pied de ces grues. Ceux qui y sont revenus au terme de leur vie professionnelle, ceux qui en partent et ceux qui y reviennent. Il y a des artistes reconnus à La Ciotat et sur le plan régional ou national et les nouveaux.

Je vous invite à admirer, à partir de l’entrée, les installations d’Henri Soentjens et Alexandre Oyonnax, les œuvres de Jean-Michel Desroches et l’installation de Louis Olive avec des œuvres de Francis Olive et Georges Rinaudo, et sa performance ; sur la mezzanine les photographies de Jean-Marc de Samie, André Constantin, Nelly Guihery et de deux membres du club-photo Ombre des Lumières, Jean-Luc Pugliesi et Gilbert Fléchaire ; au Yacht-Club, les projets pour des installations urbaines de Roselyne Conil, les dessins de Georges Rinaudo et les lavis d’André Guenoun, les sculptures de Gilbert Ganteaume, Brunys Römer Gardel, Lili Le Gouvello et Robert Micheletti, et les peintures de Gilbert Ganteaume, Lili Le Gouvello et Jacqueline Bilheran Gaillard. Vous pourrez voir aussi, dans l’après-midi, les réalisations vidéo de Christian Sagot et un diaporama comportant de nombreuses participations photographiques, dont celles, notamment, d’Ombre des Lumières, mise au point par son président Olivier Reynaud.

Merci à tous ceux qui ont contribué à la réalisation de cette exposition et merci à vous tous d’être là.

Jaqueline Bilheran Gaillard, La Ciotat le 10 novembre 2007



Chantier de mémoire

2006

La splendeur du site de La Ciotat, qui a ému tant de peintres, est indissociable de cet étonnant paysage dessiné par le travail des hommes. Ici sont nées des coques gigantesques, berceaux d’acier reposant sur la couette, à l’abri du batardeau, jusqu’au jour magique du lancement qui inondait la ribe de sel et de fierté.
Aujourd’hui, de nouveaux matériaux, des silhouettes épurées et des techniques conquérantes font renaître et perpétuent des savoirs et des gestes qui ont fait le renom de La Ciotat et des ciotadens.
La puissance des machines, la beauté métallique et l’architecture aérienne des ponts roulants et des grues géantes, voisinent avec des formes et des couleurs nouvelles. Les brillances des plastiques et des composites font écho aux coulures de peinture des tins bariolés. Les grues et les portiques n’ont pas eu à s’adapter : comme s’ils avaient toujours contenu, dans leurs couleurs et dans leurs formes comme dans leur technologie, cette promesse d’avenir.
L’artiste peintre et photographe qui exprime cette parenté secrète tisse un lien entre passé et présent, entre travail et beauté, entre le site et son destin dans l’imaginaire collectif : chantier de mémoire.

Jacqueline Bilheran, 2006



Pans de mémoire

2005

Clichés répétitifs d’une géopolitique des conflits, images en boucle de nos écrans sidérés par la terreur absolue : les strates de la violence ordinaire font écho à d’autres répétitions, enfouies dans les lacunes du passé infantile. L’almanach des photos de guerre déversées et bientôt refoulées est le Rorschach de ma mémoire. Mémoire privée et mémoire culturelle se répondent : l’autre n’est pas celui qu’on croit.
Les Pans de Mémoire affichent les couleurs jaunies des albums de famille et tracent les pans de mur écorchés vifs du douloureux passé, quand malheur collectif se confondait avec misère privée.
Torture en Algérie et autres violences coloniales, boucheries de la Grande Guerre et barbarie imprescriptible de l’autre, charniers et massacres du siècle, les images révèlent les interrogations de l’enfant dont le père, l’oncle ou l’aïeul laisse échapper les bribes du récit de l’horreur. Nous ne sommes pas les derniers.
Superpositions et juxtapositions de photos d’enfance et de photos d’archives constituent le palimpseste iconographique d’une mémoire recomposée : paramnésie et réminiscence. Sur la toile, le report photographique griffé, déchiré, recouvert de peinture et de pigments, et partiellement dévoilé, révèle et masque à la fois ces échos et ces répétitions, mêlant devoir de mémoire et impératif d’oubli, exercice de style et autoanalyse d’un imaginaire pictural halluciné.

Jacqueline Bilheran, 2005