DÉCHIRURES

 

Déchirures #2180 x 100, 2007Déchirures #3080 x 100, 2007Déchirures #35100 x 160, 2009Déchirures #3680 x 60, 2009Déchirures #40100 x 70, 2009Déchirures #5170 x 100, 2010Déchirures #53100 x 150, 2010Déchirures #52100 x 150, 2011Déchirures #7440 x 40Déchirures #7960 x 80, 2009

Report photographique, acrylique et/ou huile sur toile

 

Déchirures

Le geste de froisser du papier détruit la feuille plane, support de l’écriture et donc de la pensée. La lacération exprime le désir d’annuler ce qui a été ou la volonté de rendre indéchiffrables les fragments de ce qui avait du sens. Les papiers froissés disent la déception de l’écriture ratée, du brouillon inabouti, du texte lu qui ne requiert pas d’être conservé. Les papiers déchirés disent la rage devant des mots insupportables, la révolte contre une image scandaleuse.

Les déchirures nous fascinent comme traces d’une douleur ou d’une violence, comme symboles aussi d’une fracture morale qui creuse un abîme entre le présent et le passé, entre l’avant et l’après. Dans la déchirure, il a la déchéance psychologique de la blessure qui ne parvient pas à cicatriser et la mémoire de la violence qui l’a engendrée.

Accumulation de papiers froissés et déchirés : comme ces échecs et ces souffrances, comme les lambeaux d’une histoire qui se déroberait sans cesse au sens, comme les pans d’une mémoire qui s’efface – ainsi le soleil et la pluie délavent les couleurs et les mots.

Ce qui me fascine aussi dans les immenses balles de papiers froissés et déchirés du site de stockage de l’entreprise DS Smith, ce sont les arrangements incroyables qu’ils composent au hasard pourtant de la collecte et de l’entassement. Frisures et lambeaux, plis et replis créent des formes à l’infini. Le cadrage photographique y repère des jeux de couleurs qui semblent inventés par un peintre, des froissés que l’on croirait façonnés par un sculpteur. J’y ai vu un condensé de l’histoire de l’art : l’âme baroque y rencontre de ces contorsions qui conviennent aux sentiments exaltés ; l’expressionniste y reconnaît ses figures déchiquetées ; le peintre abstrait y voit des œuvres achevées qui ne nécessitent que de savoir choisir le bon cadrage ; l’artiste contemporain y trouve ses raisons de renoncer à l’abstraction pour revendiquer un nouveau réalisme, où la consommation de masse procure de nouveaux sujets et un réservoir de formes et de couleurs qui autorise le retour à la peinture.

J’ai parcouru émerveillée ces allées où je trouvais tant de beauté et autant de sujets pour ma peinture. Le travail photographique transforme l’objet figuratif en formes. Le mélange de report photographique et de peinture brouille ensuite la référence au réel et métamorphose la chose ; la peinture idéalise et crée du sens. Les sculptures en carton et résine invitent, avec un brin d’humour, à voir autrement ces boulettes de papier que nous jetons sans un regard dans la corbeille de nos mémoires effacées et de nos écritures avortées.

C’est dire combien ces Déchirures, qui vont habiter l’Eglise romane d’Alspach en cet automne 2011, sont un hommage au site qui l’abrite. Ces déchets de notre société d’abondance donnent matière à mes préoccupations d’artiste : j’y trouve moins le prétexte à stigmatiser le gaspillage et l’obsolescence rapide des produits industriels que l’occasion de renouer avec les grands sujets de la peinture, la beauté comme métamorphose du laid ou du trivial dans l’œuvre d’art, la poésie des choses abandonnées, la  métaphysique des ruines.

 

Jacqueline Bilheran-Gaillard, 2011