L'ESPRIT DES LIEUX

 

La Fin de l'usine textile #5 60x80, 2013Couleurs de Mine #9 130x100, 2012NSC #3 100x150, 2013Bleu de Chine #2160x120, 2013Atelier #2 38x55, 2012Le Garçon au vélo #3 80x60, 2012Fin de chantier 120x160, 2013L'Effondrement du chevalement #5 130x100, 2012Abécédaire du chantier naval 160x120, 2012La Terrasse #2 80x60, 2012

Report photographique, acrylique et/ou huile sur toile.

 

L'Esprit des Lieux

On pense souvent que les sites dont émane une puissance, une énergie particulière qui provoque une émotion intense, sont comme habités par le génie du lieu.

Celui-ci est tantôt conçu comme une force occulte, tantôt comme un être fantastique qui ne communique qu’avec ceux dont l’âme sait s’ouvrir à la magie de l’endroit. Mais l’esprit des lieux, c’est le plus souvent l’âme de ses anciens occupants qui continue de hanter les bâtiments et les choses abandonnés, comme si le temps qui a arrêté les gestes familiers n’avait pas réussi à les effacer tout à fait.

Les ruines ont pour nous cette poésie évocatrice-là. Et davantage encore les ruines industrielles. Dans l’entrelacs des machines abandonnées, des chevalements effondrés, des outils et des matériaux entassés, subsistent comme des ombres : corps courbés sur la tâche, visages graves ou tristes, mains abîmées, tabliers et bleus de travail dont les couleurs fanées sont à peine reconnaissables. Elles sont la mémoire du lieu, mémoire du travail qui brise les corps, mémoire de la précarité et de la peur du lendemain, mémoire de la souffrance, de la résignation et de la fierté. Ces ombres fragiles désormais apaisées nous disent le temps d’avant, elles nous relient à tous ceux dont nous sommes les héritiers, oublieux de ce que nous leur devons, oublieux de ces temps si proches et pourtant si lointains.

L’esprit, ce n’est pas la lettre, qui décrit et raconte. Dans la figuration contemporaine, il n’est pas besoin de représenter à la lettre un lieu pour qu’il soit présent. L’enchevêtrement de formes figure sans représenter. Il dit sans raconter, mettant l’accent sur un détail, accumulant, superposant pour mieux révéler. Ce sens dessus dessous fait sens. Il évoque et interprète, il crée une rhétorique de l’hypallage ou de l’hyperbole, de la synecdoque ou de l’oxymore : beauté des ruines, vestiges du travail, pan de mur et pan de mémoire…

Les lieux où souffle l’Esprit ne sont pas toujours ceux que l’on croit : œuvres des grandes civilisations et spectacles sublimes de la Nature. Les cathédrales de l’intelligence humaine ne sont pas seulement ces monuments de pierre par lesquels l’homme s’efforce de s’élever jusqu’au divin. Ce sont aussi les productions grandioses du génie humain. Il y a autant d’esprit dans une machine que dans une œuvre d’art, autant d’esprit dans la main de l’ouvrier que dans celle du sculpteur. C’est la reconnaissance de cet esprit qui suscite l’émotion quand l’artiste donne à voir comme des éclats ou des fragments de pensée matérialisés dans les produits du travail humain, les vestiges sédimentés de ce mouvement de l’esprit par lequel l’homme transforme indéfiniment le monde qui l’entoure pour y imposer sa marque et lui donner une forme plus humaine.


Jacqueline Bilheran-Gaillard, 2013