MÉCANIQUES

 

Mécaniques #280 x 80, 2007Mécaniques #2280 x 80, 2007Mécaniques #23100 x 100, 2008Mécaniques #27100 x 100, 2008Mécaniques #30100 x 100, 2008Mécaniques #32100 x 100, 2008Mécaniques #33120 x 120, 2008Mécaniques #34120 x 120, 2009Mécaniques #2070 x 50, 2008Mécaniques #40120 x 120, 2009Mécaniques #39120 x 120, 2009Mécaniques #38100 x 100, 2009

Report photographique, acrylique et/ou huile sur toile

 

Mécaniques

L’objet industriel est saturé des signes du monde technique : normes, mesures, chiffres, lettres énigmatiques qui disent sa finalité, sa fonction, son efficience. Il ressemble en cela au produit de la consommation de masse. Ses couleurs, ses formes, son design l’apparentent aux marchandises offertes à notre regard et que nous ne voyons plus tant elles le provoquent par leur uniformité racoleuse. Le lisse de la machine, le poli du métal, repoussent l’humain. Paradoxalement, l’agencement compliqué des manettes, vannes, volants, robinets, cadrans, dont l’architecture fascinante se suffit à elle-même, fait oublier l’homme : l’ingénieur qui l’a conçu comme l’ouvrier à son poste de travail, dont le geste de la main a pourtant appelé l’ergonomie.

Dans la friche industrielle au contraire, dans la casse ou la déchetterie, amas de ferrailles, univers minéral en décomposition, formes corrodées à peine reconnaissables retrouvent la dimension humaine en simulant la décrépitude du vivant. Il y a un anthropomorphisme de la machine qui se détériore en formes scarifiées de rouille, noyées sous les coulures de boue ou enveloppées de gangues plastiques ou de lambeaux de papier. Bavures, blessures, souillures, traces quasi organiques. C’est peut-être la raison de cette fascination que nous éprouvons pour ces non-lieux, ces espaces à la marge : ils nous renvoient à notre propre fragilité.

La photographie, par sa dimension essentielle de figer ce qui a été dans l’éternité de l’instant du déclic, conserve ce qui a été aperçu quand il a déjà été recouvert par de nouvelles strates de déchets. Le regard photographique, en isolant un détail, une partie, les fait échapper à cet univers des choses sues et non vues, à cet univers aussi du global, du chaos, de l’informe, pour lui donner, en exaltant sa forme et sa couleur nouvelles, la dimension métonymique de l’universel humain dont elle est la trace éphémère.

Et l’espace de la toile invente un autre monde des objets, sans mesure, démesuré, où la partie et le tout échangent leurs propriétés, où le signe devient chose et la chose signe. C’est aussi ce qui se joue dans la révolution technologique de la photographie, passant de l’analogique au digital, et dans les bouleversements qu’elle a suscités en peinture. La photographie a cessé d’être seulement descriptive ou narrative, et la peinture ne redoute plus d’emprunter à la photographie ses moyens.
C’est que ce qui fait œuvre n’a plus grand chose à voir avec la lente imitation du réel. L’opposition figuration/abstraction est dépassée. Le nouveau réalisme est rien moins que réaliste et l’on dit aujourd’hui la figuration conceptuelle. Mais ne l’a-t-elle pas toujours été ?

 

Jacqueline Bilheran-Gaillard, 2008