CONTINENT PLASTIQUE

 

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Plastique, résine et tissu.

 

Continent plastique

« Pour les gens de ma génération, nés après la guerre et ayant grandi pendant les « Trente Glorieuses », la matière plastique est belle et pleine de promesses merveilleuses. Elle a accompagné les progrès de l’hygiène en rendant les tâches de nettoyage plus faciles, en permettant une meilleure protection des aliments, et elle décore nos cuisines des couleurs vives qui rendent la vie plus gaie sinon plus facile. Pour nous, la cuvette plastique fut plus belle que l’émail et le pot de plastique remplaça avantageusement le verre, lourd et cassable.

Que dire alors de la bouteille plastique qui allie bientôt la transparence du verre à la solidité et à la légèreté ? Elle exalte d’une manière incomparable la pureté et la disponibilité de cette eau dont les hommes de nos civilisations occidentales ont la chance de pouvoir user en abondance, sans l’effort de la puiser, de la porter sur de longues distances ou de se battre pour la posséder. « L’imagination matérielle trouve dans l’eau la matière pure par excellence, la matière naturellement pure. » disait Gaston Bachelard dans L’Eau et les Rêves. Luxe suprême, alors que nous disposons au robinet d’une eau le plus souvent parfaitement potable, nous nous accordons le raffinement supplémentaire de choisir les sels et oligo-éléments naturels qui contribueront le mieux à notre équilibre et à notre santé et le goût particulier qui nous rendra telle ou telle eau plus désirable encore que l’eau pure.

La bouteille plastique partage avec tous les plastiques industriels la propriété de pouvoir être teintée dans la masse et de se décliner dans toutes les nuances de couleurs vives et claires sans perdre sa transparence. Quand nous étions enfants, le berlingot plastique de shampooing Dop nous faisait accepter sans trop pleurer la torture du lavage des cheveux à l’évier parce que nous avions le droit de choisir à l’épicerie du coin sa couleur extraordinaire : rouge vif, jaune, violet…

La transformation de ce matériau prosaïque en sculpture veut évoquer la capacité de la nature à « digérer » les agressions qu’elle subit, à transformer les déchets par l’érosion, le mouvement physique des vagues ou la dégradation par le soleil et les organismes qui les ingèrent (poissons, oiseaux marins, méduses, plancton). Mais la beauté préservée de la surface marine n’en est pas moins trompeuse : le caractère irréductible de cette transformation des plastiques en grains qui ne sont pas biodégradables et qui fixent des quantités énormes de toxines, laisse planer le soupçon que l’irréversible est en train de s’accomplir. Le plastique entre définitivement dans la chaîne alimentaire et s’installe dans les tissus des organismes vivants. Les effets que ces mutations auront sur l’avenir de la planète, s’ils ne sont pas totalement prévisibles, semblent néanmoins redoutables.

Partant de l’eau qui purifie, symbole de pureté morale, « on voit donc apparaître le thème de la purification consubstantielle, le besoin d’extirper le mal de la nature entière, aussi bien le mal dans le cœur de l’homme que le mal dans le cœur des choses. (…) Le monde entier veut la rénovation. » (Gaston Bachelard) Mais quelle eau pourra-t-elle désormais accomplir cette purification ? »


Jacqueline Bilheran-Gaillard, 2013